Au théâtre Sainte-Marie, 5, montée des Carmes Déchaussés – Lyon 5ème
Que faire du sexisme de James Bond, du racisme d’Agatha Christie ou du colonialisme d’Hergé ? Faut-il retirer de nos best-sellers les mots qui fâchent, revoir la psychologie de nos héros pour les adapter à nos nouvelles exigences morales ? Mais surtout comment répondre à ces questions sans réveiller la querelle du wokisme où s’enlisent la plupart des désaccords contemporains ? Dans un petit essai remarquable, Toutes les époques sont dégueulasses (Verdier), Laure Murat, professeure de littérature à l’université de Californie, démine intelligemment le terrain.
En jouant opportunément d’un double sens, possible en langue française, entre récriture et réécriture, Laure Murat oppose une pratique ancestrale de la réécriture qui revisite, entre autres, l’oeuvre de Sophocle par Anouilh ou de Camus par Kamel Daoud à la récriture purement contemporaine qui consiste à parer d’habits plus présentables d’autres oeuvres en leur donnant un sursis qu’elles ne méritent pas. Car, ironie du sort, la cancel culture («culture de l’effacement») fait souvent le beurre des ayants droit qui, grâce à elle, « conservent la valeur lucrative des œuvres » dont ils sont dépositaires. S’il est parfois opportun d’interroger nos loyautés en déboulonnant par exemple certaines statues, il est insensé de les détruire.
En suggérant que l’on peut boycotter sans censurer, réécrire sans récrire, déboulonner sans détruire, protester sans annuler, etc., elle ouvre un espace pour celles et ceux qui ne se reconnaissent ni dans le camp des présumés « woke » ni dans celui des « anti-woke ». Cet espace intermédiaire n’est pas le terrain vague de la « pensée complexe » qui survole avec arrogance le débat mais une voie étroite et modeste où la discussion reste tendue et analyse avec bon sens (et méthode !) les faits. La voie ouverte, en somme, par la pensée moderne, que tente de perpétuer aujourd’hui la vieille Europe.